Les premiers jours après la naissance te donnent une bonne idée de ce que doit être la vie en enfer, les flammes en moins. La panique est totale, les cinquante bouquins que tu as épluchés ne te sont d’aucune utilité et tu es de toute manière trop crevé pour te souvenir de leur contenu.
Ton entourage tente de te rassurer en te disant que bientôt tout ira mieux, une indication de durée relative qui avoisine quand même le trimestre. Passé ce délai tu auras effectivement la confirmation que ces premiers mois de cohabitation sont les pires.
Les jeunes parents avec qui tu discuteras te diront globalement tous la même chose, que leur mioche dormait douze heures par nuit dès la première semaine, qu’il a fait son bachelor et son master largement avant ses premiers pas et qu’en ce moment il prépare sa thèse entre deux descentes en toboggan.
Ne les écoute pas, ils mentent.
Tu penseras quand même à ton gamin qui pleure toutes les trois heures pendant la nuit, qui hurle constamment le jour et qui ne sait toujours pas que ces deux énormes machins qui lui filent des pains dans la gueule à longueur de journée s’appellent des « bras », et qu’il peut les contrôler.
Les visites de proches se succèdent à un rythme effréné durant les mois qui suivent la naissance, chacun apportant un petit cadeau original au marmot : un doudou. Cette petite peluche est censée rassurer bébé lors de ses crises existentielles, lui apportant un réconfort que ses parents sont bien incapables de fournir durant les soixante-huit heures journalières d’attention que réclame ce tyran miniature.
Tu recevras en vrac le doudou ourson, le doudou rhinocéros, le doudou renard, le doudou chien et même peut-être le doudou UDC.
Du coup ton gamin se retrouve avec une collection impressionnante de créatures artificielles, le forçant ainsi à faire un choix pénible parmi le lot à disposition, provocant les crises d’angoisses que ces saloperies en tissu étaient justement censées atténuer.
Les trois trimestres de grossesse étant passés (un, deux et trois), il arrive un matin ou madame se décide à perdre les eaux. Dans la majorité des films cuculs (à ne pas confondre avec les films de cul) la femme enceinte déverse instantanément sur le sol l’équivalent d’un camion-citerne, dans la réalité il est juste questions d’un demi-litre espacé sur plusieurs heures, rien ne sert donc d’attendre avec une planche de surf à la main, ta vague ne viendra pas.
Les premières contractions arrivent ensuite, madame affiche un grand sourire et te parle d’un chatouillement dans le bas-ventre, profite bien de cet instant car dans quelques heures elle hurlera sa race. Après tous ces mois d’attente le moment de partir pour la maternité ou la maison de naissance arrive enfin. Tu imagines ta voiture fonçant sur l’asphalte brûlante, telle la fidèle monture du preux chevalier emmenant sa dulcinée vers l’aventure de sa vie. Dans le monde réel tu te taperas juste tous les feux rouges (vraiment tous, ce n’est pas juste une façon de parler), ta vitesse ne dépassera pas celle d’un cycliste unijambiste et l’État aura décidé la veille pour une raison mystérieuse de creuser des chantiers pharaoniques sur l’ensemble du trajet. De plus ces enfoirés d’écolos choisiront ce jour pour manifester à vélo et le convoi spécial de deux-cent tonnes qui relie Moscou à Vuflan-le-Château passera exactement par le boulevard que tu empruntes.
Tu peux utiliser ta voiture personnelle, le liquide amniotique ne tache pas trop les banquettes, et puis de toute manière d’ici quelques jours Junior vomira allègrement dessus.
L’arrivée sur place est un grand moment de soulagement pour nous autres futurs-pères, une aide professionnelle non-négligeable s’occupe maintenant de madame. Pendant des mois tu as imaginé cet instant magique, la naissance physiologique la plus naturelle possible, telle qu’indiquée et discutée sur le plan de naissance préparé il y a maintenant huit mois avec tous tes amis hippies.
Maman voulait ressentir son bébé passer? Après une douzaines d’heures à en chier elle suppliera pour qu’on lui pose une péridurale.
Vous vous êtes pris la tête pour bouffer bio pendant toute la grossesse? Bébé se prendra un litre d’ocytocine de synthèse avant même que sa tête ne sorte.
La naissance n’échappe pas à la règle des enfants, rien ne se passe comme prévu.
Le débarquement se fait en grandes pompes, c’est l’Armageddon hormonal dans le système nerveux. Tout le monde pleure et ton cerveau se fait la malle pour laisser place à l’instinct pur, ainsi lorsque la sage-femme te donnera la paire de ciseaux pour couper le cordon ombilical tu répondras quelque chose comme « agleuh agleuh » en tremblant. Mémorise quand même bien si tu pratiques cet acte, car il semblerait que la tradition veuille que les mâles de la famille te demandent confirmation que tu as bien séparé la mère de son enfant.
Bébé est grossièrement lavé, piqué (il adore) et emmailloté pendant que maman est recousue. Puis tout ce beau monde est placé dans une belle chambre pour de longues siestes bien méritées, pendant que toi tu restes debout avec cet air ahuri qui caractérise ta récente paternité.
Puis les visites se succèdent, chacun prend son nouveau rôle avec plus ou moins de larmes aux yeux. De fêtard célibataire tu es devenu papa, ta maman est promulguée au rang de grand-mère et la petite sœur que tu tapais allègrement étant gamin (ce que tu regrettes maintenant) est tata gâteau.
On note une récurrence abusive du terme « chou » lors des discussions autour du couffin, le nouveau-né étant évidemment le plus beau du monde, voire de l’univers. En comparaison, un marmot Alien est par exemple très laid, en plus ce petit garnement te perfore la cage thoracique pour sortir. Non vraiment, ton bébé est le plus adorable.
De ce côté la nature est d’ailleurs très bien faite, car figure-toi que l’art de la séduction est une stupide question de proportions. En effet, la taille de la tête d’un nourrisson correspond à environ vingt pour-cent de la taille totale de son corps, un effet visuel fourbe qui te force à t’attacher. Avec de telles proportions même le plus cruel des personnages de ce monde te donne des envies de câlins.
Puis vient le grand jour du retour à la maison.
Ce que redoutent beaucoup de parents finit alors par arriver, il va falloir changer les couches sans aucune aide professionnelle. Pour cela certains cours t’y auront peut-être préparé, et puis toutes les personnes de ton entourage t’auront prévenu complaisamment que la merde de ton gamin ne sent pas mauvais.
Laisse-moi te dire une chose très simple :
Prépare-toi préalablement, parce que je t’assure que ça te dégage efficacement les sinus, les voies respiratoires, toutes tes artères et les tuyaux d’aération de ta salle de bains. Je te passe l’analyse colorimétrique et les détails de consistance, tu finiras bien par en discuter avec les jeunes parents de ton entourage.
Une fois bébé propre tu savoures cet instant de quiétude, mémorise bien cette sensation car tu vas maintenant entrer dans ce que l’on appelle couramment le « cercle infernal neurasthénique ». Je t’ai fait un schéma pour t’aider à comprendre le principe de la répartition du temps chez le lardon.
Sois toutefois rassuré, après quelques jours bébé te permettra enfin de dormir par tranches gracieuses de trois ou quatre heures.
Le lendemain de la première nuit, profitant d’une rare accalmie de quelques secondes tu vas sur Facebook voir les commentaires que tes « amis » ont laissé suite à ton annonce. Tu constates qu’on s’est bien foutu de ta gueule pendant ton absence, tu réponds placidement, avec le ton calme que ta nuit catastrophique t’impose.
Puis les habitudes reviennent, la vie reprend peu à peu son cours, avec ce petit être supplémentaire en son sein.
Un, deux et trois. Le troisième trimestre de grossesse est indéniablement le moment où tu décores enfin la chambre de la Bête, après six mois passés à attendre fébrilement cet instant.
Tu passes tous tes moments libres au rayon premier âge d’Ikea, en essayant de faire sobre avec une simple armoire Førgåvensgül ou l’inimitable lit Gulliver. À ce propos tu auras surement remarqué que dans la majorité des films hollywoodiens, le montage d’un lit de bébé est un calvaire duquel découle des situation humoristiques inspirant une dose non négligeable de pitié pour le pauvre mâle dont la tête se retrouve toujours coincée entre les barreaux. Car oui, le lit de bébé doit être monté par un mâle, un vrai poilu et qui pue, il suit ainsi la règle du barbecue, femelle jamais toucher barbecue, grunt! De ce côté je te rassures toutefois, le montage du lit Gulliver prend une vingtaine de minutes pour un mec bourré et manchot, ce qui arrive souvent après un barbecue.
Les personnes de ton entourage ayant eu des enfants sont plus qu’heureuses de se débarrasser des fringues inutilisées par une marmaille grandissant beaucoup trop vite, il semblerait en effet que la durée moyenne d’utilisation d’un habit de bébé approche la demi-heure. Tu recevras donc probablement un grand nombre de vêtements, entassés dans des cartons de Pampers, te rappelant qu’il faudra également très prochainement passer par l’étape des mains dans le cambouis.
Dans les cours de préparation on te montre comment essuyer les fesses de l’usine à selles, on te dit que malgré tes demandes répétées il ne faut surtout pas utiliser un Kärcher, et qu’à priori la matière fécale est liquide et très odorante pendant les cinquante premières années de vie du nourrisson. Tous les écologistes t’encourageront continuellement à utiliser des couches lavables, insinuant que tu es un parasite pollueur si tu optes pour la solution des Pampers tueurs d’arbres. Si tu choisis la solution des langes réutilisables tu éviteras quand même soigneusement de laver tes chemises blanches avec les rembourrages pleins de merde, et tu rinceras bien.
Il faudra également penser à vider les narines du lutin, figure-toi en effet que ces incompétents en bas âge ne sont même pas capables de se moucher tout seuls, tu devras donc utiliser un aspirateur nasal (également appelé « pompe à morve ») qui n’est rien d’autre qu’une poire ou un bête tube en plastique. Tu places une extrémité du dispositif dans la minuscule fosse nasale du troll, et tu aspires par l’autre. Il semblerait qu’un système empêche la traversée complète des fluides, ce qui ne t’empêchera pas d’imaginer le pire scénario à chaque utilisation.
Tu remarques un détail curieux, tous les vêtements que l’on t’a donné sont souillés au niveau du poitrail, préparant ainsi ton subconscient aux régurgitations régulières et agréablement parfumées aux essences naturelles de bile stomacale. Il semblerait que garder les aliments dans l’estomac ne soit pas aussi naturel qu’il n’y parait, même sans avoir préalablement descendu deux litres d’alcool au Macumba.
Pour un accouchement idéal, le Goa’Uld doit à ce moment s’être retourné, sa tête doit être dirigée vers le bas et son corps coincé dans cette position par le manque de place. Tu peux d’ailleurs toi-même vérifier l’état de l’orientation lors des crises de hoquets du gnome, en sentant les soubresauts de sa tête grâce à ta main délicatement posée sur le mont de Venus de madame. Si les mouvements sont plus amples au niveau du nombril, c’est mauvais signe.
Le troisième trimestre concrétise l’arrivée de la tornade, tu penses à son futur, et plus particulièrement à sa place en crèche. C’est bien beau de faire des enfants, mais pour les nourrir il faut bosser, et pour bosser il ne faut pas avoir d’enfants. Ce principe s’appelle « le paradoxe à la con de la parentalité moderne » , pas certain que le terme soit officiel.
Si la recherche d’un appartement a excité ta libido, alors tu vas prendre un pied monumental avec la recherche d’une place de crèche.
Tu as moins d’une chance sur deux d’obtenir une place, la demande doit être effectuée un siècle avant la conception du bébé et renouvelée tous les six mois. Il n’y a aucun système de priorité, la structure fonctionne aux pots-de-vins ou tirage au hasard de petits papiers dans un chapeau. À cela s’ajoute quelques initiatives pourries de l’Union Des Cons qui veulent ramener la femme dans ses pénates et repousser ainsi toute la charge financière du foyer sur les épaules des hommes. Parce qu’un homme est évidemment solide, il supporte des charges de travail considérables et n’en à rien à carrer de ne voir ses enfants que pour leur souhaiter une bonne nuit.
D’ailleurs les deux jours officiels de congé paternité décrivent bien la situation patriarcale actuelle, si tu essaies de prendre plus (sur tes jours de vacances bien entendu) la hiérarchie tentera de t’en dissuader, insinuant que madame peut très bien se débrouiller toute seule, mettant ainsi de côté toute la partie émotionnelle que le père pourrait ressentir pour son nouveau-né. Un père ramène le pain, il est efficace, pas émotif.
Tu discutes avec ton entourage, tu leur parles du lieu d’accouchement, pour nous normalement une maison de naissance. Depuis des milliers d’années les femmes accouchent de manière dite « naturelle », et tu dois savoir que si ta femme et toi avez choisi ce type de mise au monde alors toutes vos connaissances sans aucune exception tenteront de vous en dissuader, comme si la péridurale et l’injection d’hormones artificielles étaient le seul et unique moyen de ne pas tuer sauvagement ton enfant à sa sortie. Ta femme et toi passerez en conséquence pour des êtres cruels et égoïstes qui ne savent pas profiter des bienfaits de la médecine moderne.
Tu achètes la poussette, le landau, le siège auto, sachant que le bas de gamme te coûte un bras entier. Tu constateras que le système de pliage des poussettes a été breveté par un certain « Lucifer, Maître des Enfers et Président de la Société de Pourrissage de la Vie Terrestre » , que seul un poulpe possède le nombre de membres nécessaires pour plier et déplier cette putain de structure diabolique. Tu vas te pincer méchamment plusieurs fois et te tordre les doigts, ça va te faire très mal.
Le dernier mois est en fin de compte celui des spéculations, où l’on imagine son visage, son caractère, son penchant pour la littérature ou la musique de Justine Bibeurre. On espère qu’il ne sera pas gros, laid, malade, adepte du MCG ou fan de Hip-Hop. Qu’il ne pleurera pas trop et mangera bien ses cinq fruits et légumes par jour. L’attente finale est très longue, un peu comme quand tu commandes une pizza et que le livreur met des plombes pour venir, et qu’en plus il manque les poivrons et la sauce piquante.
Donc tout comme pour les mois précédents, tu attends, encore.