Certaines traditions ont la peau épaisse, et aujourd’hui je ressentais le besoin d’honorer celle qui nous permet depuis bon nombre d’années de supporter notre situation misérable, à nous, les humains déchus de ce milieu de vingt-et-unième siècle.

Je roulais dans la rue en m’imaginant notre planète telle qu’elle était quelques décennies auparavant, avant que « tout ne foute le camp » comme le disent les dirigeants, un bout de phrase politiquement correct qui ne résumera jamais assez tout ce bordel incommensurable. Il faut dire que la perte des ressources vitales s’était quand même effectuées brusquement, laissant l’humanité devant le fait accompli et la perplexité des visionnaires incompétents qui nous prévoyaient encore de nombreuses années de vie luxueuse. Les cons.

Dehors il restait encore quelques cadavres calcinés de citoyens cancéreux ou morts d’asphyxie, de faim ou de soif. Les services d’hygiène n’avaient sans doute pas eu le temps de les nettoyer. Les basses couches de la société mendiaient de l’eau ou quelques litres d’oxygène, mais qui serait assez stupide pour se priver de ses rations de confort. Avec toutes ces lois gauchistes cela faisait longtemps que la charité n’était plus prodiguée volontairement.

Raz-le-bol de réflechir, de me lamenter, j’étais à présent devant le Mur Rouge et il était temps de passer aux actes. Je contemplais cette oeuvre gigantesque sur laquelle s’étalaient en lettres noires les noms des responsables du passé. Des présidents, des conseillers, des constructeurs automobiles, des centrales atomiques, des usines, des fabriquants d’armes, des braconniers, des politiciens divers, des chefs d’entreprise, des acheteurs de grosses voitures, d’avions privés ou de tout autre moyen de transport démesuré. Après le désastre pas un seul n’avait échappé au recensement mondial, le mur était recouvert de millions de patronymes, tel un monument funéraire à la mémoire de cette planète jadis vivante.

C’est à pied que j’entrepris donc mon long pèlerinage en direction du nord, crachant avec vigueur sur chacun de ces noms, sur chacun de ces criminels qui avait participé à la destruction de la planète sur laquelle je dois maintenant survivre. Devant moi des centaines de personnes vomissaient leur haine en insultant le mur avec véhémence, le frappant parfois de leurs poings meurtris. Tous maudissaient cette génération passée qui n’a pas su ouvrir les yeux à temps, et tous vidaient rituellement leurs glandes salivaires (voir leurs vessies) sur cet interminable bloc de béton couvert de sécretions puantes sêchée par un soleil mortellement brûlant.

La journée avançait à bon train et ma haine avait déjà croisé des milliers de personnes dont quelques célébrités mondiales. Je continuais nonchalamment mon épopée vengeresse lorsque mon regard fut soudainement attiré par un nom que je connaissais bien : Alphonse Dubrovnik. C’est incroyable, depuis dix ans que je venais là je ne l’avais jamais remarqué. Bordel, qu’est-ce que je foutais sur ce mur? Je commençais donc discrètement à gratter la crasse qui recouvrait mon fier patronyme, frottant avec vigueur dans l’espoir ultime d’effacer ces lettres noires insultantes. Une opération délicate avec tous ces regards horripilés qui se portèrent instantanément sur moi. Les gens n’aiment pas trop ce genre d’acte incivil, nettoyer le mur c’est un peu comme cracher sur la tombe de Gandhi. En attendant j’étais fou de rage, dire que ces enfoirés de maçons ont osés ecrire mon nom sur le Mur Rouge, c’est un véritable scandale! Ils vont m’entendre, ah ça.

D’un pas décidé je suis retourné au parking où m’attendait mon 4×4. C’est décidé, jamais je ne reviendrai ici, ils ont eu tort et n’arriveront pas à me faire culpabiliser.

Le Mur Rouge

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6 commentaires

  1. Le 19.03.2007 @ 09:52
    Intéressant. :)

    Toutefois, je me permets quelques remarques. Parce que.

    1. « Avec toutes ces lois gauchistes cela faisait longtemps que la charité n’était plus prodiguée volontairement », écris-tu. Ben dis donc… Encore heureux !
    Franchement s’il fallait attendre sur la bonne volonté des gens pour ne pas mourir de faim, je me demande à quel stade en serait la pauvreté en Suisse actuellement.

    Ce serait revenir au système de charité du Moyen-Age. Il ne fonctionnait d’ailleurs pratiquement que parce que les gens se disaient qu’en faisant une bonne action sur terre, ils auraient accès au Paradis. Mais maintenant ? Avec le rejet de la religion -partiellement ? Pourquoi les gens prendraient-ils soin des autres ?

    De plus, typiquement au Moyen-Age, on ne donnait qu’au « bon pauvre », à celui qui avait l’ait humble, de bonne foi, gentil et éventuellement estropié. J’estime que même le pauvre révolté par sa situation, en colère, désagréable, a droit à un minimum pour survivre. Cette échelle de valeur me dégoûte.

    Il faut noter aussi qu’un système d’aide sociale étatique permet de donner à chacun idéalement en fonction de ses besoins. Ce que ne peut évidemment pas assurer la charité individuelle, qui donne en fonction de l’humeur, de la tête du mendiant et de ce que possède celui qui donne. Ne parlons donc même pas des discriminations minables qui s’en suivent.

    Voilà pour mon avis concernant la charité, système que je trouve vraiment très risqué.

    2. Toutes les voitures polluent. Même les hybrides.
    Sinon, y a le vélo.


    Mais chouette texte. ;)
  2. Le 19.03.2007 @ 10:11
    @zoé
    1. Evidemment il s’agit dans ce texte d’une vision du futur volontairement noircie, futur dans lequel j’ai émis l’hypothèse d’une extrême gauche au pouvoir afin de contrebalancer les prévisions actuelles plutôt orientées vers la droite. Petite phrase volontairement accrocheuse donc, mais sans réel fondement.
    2. Je sais bien que mon hybride pollue plus qu’un vélo, on ne va pas encore en discuter devant tout le monde :-) Et puis c’est mon histoire et c’est moi qui raconte! Na! ;-P
  3. Le 19.03.2007 @ 12:31
    Patate.
  4. Le 19.03.2007 @ 12:33
    Tu devrais te livrer à ce genre d’exercice plus souvent ici :)
    Si je peux me permettre, ça m’a rappelé l’une des premières notes de Vërgson…
    http://vergson.canalblog.com/archives/2006/07/28/2353075.html
  5. Le 19.03.2007 @ 14:15
    @zoé
    Toi-même!

    @STV
    Oui je connais bien ce blog que j’apprécie beaucoup d’ailleurs. :-)
    Je vais aller jeter un oeil à cet article, j’espère ne pas avoir plagié involontairement l’auteur.
  6. Le 30.03.2007 @ 09:55
    Alex
    Très bon texte (à mon gout). Bon rythme, bonne construction. Tu sais indéniablement raconter une histoire (de toute façon, au fil de tes posts, il n’y avait plus aucun doute là dessus).

    Au pire, si l’informatique finit par te dégouter, reconvertis-toi en écrivain, chose que je tente de faire moi aussi :)

    Bref, bien joué cher Gael :)

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